lundi 3 novembre 2008

La Philosophie Roumaine


Qu’est-ce que la philosophie roumaine ?

Le syntagme « philosophie roumaine » a deux significations : 1) la philosophie des auteurs roumains ou de langue roumaine, et 2) une philosophie que exprime l’esprit du peuple roumain, qui élève la vision du monde traditionnelle des Roumains au niveau philosophique. Dans cette deuxième acception, la philosophie roumaine est premièrement a) une ethnophilosophie, comme philosophie anonyme trouvée dans les multiples formes de la culture orale populaire, et deuxièmement b) une réflexion philosophique cultivée qui part du matériel fourni par l’ethnophilosophie.

Ainsi, l’existence de la philosophie roumaine dans le sens 1) est indiscutable. Dans le sens 2.a) il est discutable non seulement si la philosophie roumaine existe, mais aussi si l'on considère que l’ethnophilosophie est de la philosophie. Dans le sens 2.b) le corpus de textes existants est très restreint, et il faut dire que cette orientation n'est pas  prédominante chez les philosophes roumains.

Dans cet article, le syntagme « philosophie roumaine » aura le sens 1). Même dans ce sens, le problème de la spécificité de la philosophie roumaine peut se poser. Les discussions concernant ce sujet ont démarré autour de 1918,  date de la Grande Union Nationale, de la constitution de la Grande Roumanie. L’émergence d’une nouvelle conscience nationale due à cet événement a impliqué une problématisation du concept de roumanité, et l’on a essayé de trouver la spécificité nationale des Roumains en partant de leur culture nationale. Or, comme – sous l’influence de Hegel – une culture était considérée inachevée si elle ne s’élevait pas jusqu’au niveau de la philosophie, on a essayé de montrer qu’il y a une philosophie nationale, aussi bien qu’une littérature nationale, une historiographie nationale etc. Ainsi, en 1922 apparaît la première histoire de la philosophie roumaine que l'on doit à Marin Stefanesco. La discussion concernant l’existence ou l’inexistence de la philosophie roumaine et le rapport entre national et universel en philosophie a été depuis constamment alimentée par les diverses vagues de nationalisme qui ont affecté la Roumanie à travers l’histoire du 20eme siècle.

Cette discussion qui a duré quasiment un siècle, a abouti à deux types de conclusions. Certains philosophes disent qu’il y a des philosophes roumains, mais il n’y a pas de philosophie roumaine, d’autres affirment que les Roumains ont une philosophie spécifique, tandis que d'autres peuples n’ont pas leur propre philosophie, même s'ils ont des philosophes.

Aperçu historique

Le Moyen Age (14e - 17e siècles)

Dans la période médiévale, la culture roumaine écrite est surtout théologique et, jusqu’à la moitié du 17e siècle, d’expression slavonne. A partir du 10e siècle, les territoires au nord du Danube se retrouvent sous l’influence politique des Bulgares, qui ne tarderont pas à avoir aussi une influence culturelle considérable sur les Roumains. Ainsi, ils adopteront le slavon comme langue liturgique et culturelle. Les premiers textes philosophiques qui ont circulé dans les Pays Roumains étaient, donc, en slavon et d’un assez bas niveau.

Il s’agit notamment de traductions de textes byzantins de la période patristique, dont des traités chrétiens de logique, c’est-à-dire des compilations d’après la Eisagoge de Porphyre et les Catégories d’Aristote. Le but de ces traités était d’offrir des notions élémentaires de logique et d’ontologie, nécessaires pour les discussions des problèmes de théologie dogmatique. Ils transmettaient ainsi un aristotélisme rudimentaire, dans la tradition des commentateurs néoplatoniciens alexandrins. Les bibliothèques conservent des copies des deux traités de ce type : la Dialectique de St. Jean Damascène et un traité anonyme, basé sur la Proparaskeue de Théodore de Raithu.

Les quelques écrits originaux de cette période ne font que justifier la vision du monde du christianisme orthodoxe avec des arguments plus rhétoriques que philosophiques. Tel est le cas des Enseignements de Néagoé Basarab à son fils, Théodose (cca. 1521), en grande partie une compilation de sources bibliques et patristiques, qui s’inscrit plutôt dans la théologie politique. L’auteur y justifie la théocratie byzantine, mais demande au prince de mener la vie ascétique d’un moine. Presque deux siècles plus tard, le prince Démètre Cantemir (1673 - 1723) écrit Le Divan (1698), un traité de morale dont la partie originale consiste en une dispute entre le Sage et le Monde, ou l’Ame et le Corps. Le Sage représente la morale orthodoxe, tandis que le Monde incarne le point de vue commun. Le Monde est vaincu par les arguments du Sage, et ainsi le point de vue religieux est prouvé vrai. Cantemir a laissé en manuscrit plusieurs textes philosophiques, dont le plus important est Sacrosanctae Scientiae Indepingibilis Imago (1700). Le but de cette « théologo-physique » est de défendre la cosmologie chrétienne en appelant aux théories de Jean-Baptiste Van Helmont. Un autre auteur de textes philosophiques en latin est Gabriel Ivul, un jésuite professeur de philosophie à l’Université de Vienne, qui a publié notamment Propositiones ex universa logica (1654).

Le siècle phanariote

A la fin du 17è siècle, les princes régnants de Valachie et Moldavie instituent des écoles supérieures dans les capitales de leurs principautés. Elles vont être connues comme les Académies Princières (Bucarest, 1694; Iasi, 1707). La philosophie y était enseignée par des professeurs grecs, selon le système de Théophile Chorydalée, le fondateur de l’enseignement philosophique dans les Balkans après la chute du Constantinople. Chorydalée était docteur en médecine et philosophie de l’Université de Padoue, élève de Cremonini. Il était formé dans l’esprit du néoaristotélisme padouan, ce courant philosophique de la Renaissance, qui était apparu en réaction au thomisme et à l’averroïsme. Chorydalée avait écrit des commentaires aux principaux livres d’Aristote, commentaires qui servaient de manuels dans les Académies. L’influence du chorydaléisme fut grande dans le monde orthodoxe, et il domina autoritairement pendant plus de trois quarts du 18e siècle. Ainsi, en 1787, un Jean Zanetti (Ioannis Tzannetou), boyard valaque d’origine grecque, publiait en grec et français une Réfutation du traité d’Ocellus de la nature de l’univers, où il combattait, à la manière des péripatéticiens, la thèse de l’éternité du monde soutenue par un philosophe antique.

A partir des années 1760, quelques érudits introduisent dans les Académies l’étude des mathématiques, des sciences naturelles et de la philosophie moderne. On peut mentionner Nikephoros Theotokis, Nicholas Zerzoulis et Joseph Moisiodax. Moisiodax (1725 - 1800) publie en 1780 l’essai L’Apologie, où il explique sa conception d’une « philosophie saine ». Celle-ci n’est que la philosophie naturelle occidentale, de Descartes, Newton, Wolff. D’ailleurs, Wolff a eu une grande influence dans les Pays Roumains, où il a été introduit par les professeurs grecs, mais aussi par les traductions en roumain du transylvanien Samuel Micu (1745 - 1806). D’autres philosophes qui circulaient en traduction grecque étaient Johann Einecke (Heineccius), Antonio Genovesi, Francesco Soave, Lodovico Muratori, Condillac. On appréciait aussi Locke et les « philosophes » français, Voltaire, Rousseau, Montesquieu. Le sensualisme français était particulièrement bien reçu dans les Pays Roumains au début du 19e siècle. En 1818, Constantin Vardalachos enseignait à Bucarest, avec un grand succès, l’idéologie de Destutt de Tracy, et Laszlo Erdély enseignait en parallèle la philosophie de Condillac.

Le 19e siècle

Courants et orientations dans les écoles

A partir de 1821, l’enseignement supérieur en grec a été remplacé par un enseignement du même niveau en roumain, avec des professeurs roumains formés aux universités occidentales. Ils ont laissé très peu de textes originaux, leur principal souci étant d’offrir au public des traductions de livres de philosophie, surtout des manuels. Gheorghe Lazar (1779 - 1821) et August Treboniu Laurian (1810 - 1881) à Bucarest, Timotei Cipariu (1805 - 1887) à Blaj et Simeon Barnutiu (1808 - 1864) à Iasi ont traduit et utilisé les manuels de Wilhelm Traugott Krug, un philosophe influencé par Kant, mais qui proposait une philosophie propre, le « synthétisme transcendantal ». Ion Zalomit (1820 - 1885), docteur à Berlin avec une thèse sur Kant, diffusa tout de même à Bucarest dans un premier temps l’éclectisme de Cousin. Eftimie Murgu (1805 - 1870) et Petre Campeanu-Maler (1809 - 1893) ont fait connaître à Iasi le « synthétisme critique-rationnel », la philosophie de Imre János, leur professeur à l’Université de Peste. C’était une philosophie éclectique, qui essayait d’éviter la critique kantienne de la métaphysique en affirmant que les jugements métaphysiques sont analytiques à priori.

Les représentants des Lumières
Eufrosin Poteca (1786 - 1858), traducteur et professeur à l’Académie de Saint Sava, fut aussi un penseur indépendant, quoique anachronique. Sa conception métaphysique, assez éclectique, était influencée par le sensualisme de Soave et de de Tracy et par la théologie chrétienne. La métaphysique est « la science des principes, selon qualité et quantité », et il y a trois principes : corps, âme et esprit. Chacun d’eux est étudié par une branche des sciences : les corps par la physique, l’âme par la psychologie et l’esprit par l’idéologie. Au lieu de dire corps, âme, esprit on pourrait dire matière, vie et idée. Ce sont les trois éléments omniprésents à travers l’univers. Poteca mettait à la base de tous les droits la règle d’or, qui était pour lui à la foi prescription divine et expression des lois de la nature. A partir de là, il argumenta publiquement contre l’esclavage, attitude pour laquelle il se fit congédier de son poste de professeur et renvoyer à un monastère d’Oltenie pour le reste de sa vie.

Jean Tăutul (1795 - 1830), surnommé « Jean le Philosophe », un boyard bon connaisseur de la philosophie des lumières, fut un philosophe intéressant. Tăutul a écrit un Essai à l’encontre des déistes et matérialistes, où il montrait que l’homme ne peut pas être compris en partant de l’ordre de la nature, ce qui prouve qu’il est un être « amphibien », participant à un ordre surnaturel. Il nous a laissé aussi une Construction de la politique conformément aux lois de la nature, ainsi que d‘autres écrits. Il fut en même temps un des auteurs de la « constitution des carbonari », inspiré du mouvement italien homonyme. On voit de ses écrits qu’il souhaitait, selon le modèle de Locke ou de Rousseau, bâtir une théorie politique à partir d’une anthropologie de l’état de nature. Mais cette anthropologie était celle du christianisme orthodoxe, et sur elle on devait fonder une « république aristo-démocratique ».

Le bessarabien Alexandru Hâjdău (1811 - 1872), auditeur de Schelling à Berlin, a élaboré une philosophie qu’il a caractérisée lui-même comme du Skovoroda pensé avec les outils de l’idéalisme allemand. Il était un slavophile, un messianique et un supporteur de l’autocratie de Nicholas 1er. Sa philosophie de l’histoire identifiait 3 moments de l’existence russe : l’existence en soi (ou pré-pétrovienne), l’existence en dehors de soi (la période pétrovienne) et l’existence en et pour soi, celle de l’époque de Nicholas 1er. Pour que ce dernier moment soit accompli, il manquait une philosophie nationale, entendue comme réflexion sur l’homme russe, émergeante de la langue russe, libre de toute immixtion occidentale. Cette philosophie pouvait être obtenue seulement dans le prolongement de la philosophie de Skovoroda, authentique exposant du génie russe.

Un autre penseur original est Jean Héliade Rădulescu (1802 - 1872), poète, éditeur, révolutionnaire, professeur. Il avait étudié à l’Académie Princière de Bucarest, passant en 1818 à l’école roumaine de Lazăr. De sa Grammaire roumaine (1828) on voit que la première philosophie qui l’a influencé était le sensualisme de Condillac. Après la révolution de 1848, suite à son séjour d’une décennie à Paris, Héliade arrive à une autre vision philosophique, influencé par la kabbale et par le socialisme de Proudhon et Fourier. Dans son ouvrage le plus important, L’équilibre entre antithèses ou l’esprit et la matière (1859-1869), Héliade considère que les monismes et les dualismes sont des positions philosophiques incomplètes, le trinitarisme étant le seul point de vue complet. Tous les concepts philosophiques font partie des dualités, dont les unes sont « sympathiques », tandis que les autres sont « antipathiques ». Les dualités sympathiques contiennent deux termes positifs, par exemple : matière - esprit, tandis qu’une dualité antipathique contient un terme positif et un autre négatif, ou privatif : bien - mal. Une telle dualité ne peut pas être surpassée, elle est destructive, stérile. Au contraire, une dualité sympathique conduit toujours à un troisième terme, par lequel la dualité est surpassée et passe dans une trinité. Héliade applique sa théorie des dualités aux sujets politiques et sociaux, dans le but de justifier éventuellement sa propre position politique, le « conservatisme progressiste », qui n’était agréée ni par les libéraux, ni par les conservateurs. Le philosophe montre que la dualité conservation - progrès est sympathique, et que le troisième terme qui en résulte est la « perfectibilité ». Le conservatisme pur et le libéralisme pur ne peuvent pas durer, étant instables et non perfectibles. Ainsi, pour progresser il faut conserver, mais on ne peut rien conserver si il n’y a pas de progrès.

Siméon Bărnuțiu, qui avait enseigné la philosophie au Collège roumain de Blaj, passe en Moldavie où il devient professeur de philosophie à l’Académie Michelienne, puis à l’Université de Iași (1860-1864). Il a eu une influence considérable dans son pays d’adoption, où on a pu parler d’une « école de Bărnuțiu». Ses publications (la majorité posthumes) sont des traductions d’après Krug, Beck, Rotteck et Niemeyers. La théorie du droit naturel de Krug a beaucoup influencé Bărnuțiu, et il est probable qu’il l’a connu d’abord via l’école hongroise de la « philosophie de l’harmonie », représentée en Transylvanie par Samuel Köteles, Janos Heteny et Gusztav Szontagh. Plus tard, il connaîtra le droit romain, à travers les ouvrages de Savigny. Ces deux influences convergent dans l’ouvrage le plus important de Bărnuțiu, Le droit public des Roumains (1867), considéré un ouvrage de philosophie juridico-politique. Le philosophe y rapproche le droit romain du droit naturel, soutient que le droit roumain ne peut être que le droit romain, qui impose comme conséquence politique la démocratie républicaine.

Les influences de la philosophie classique allemande

A partir des années 1860, le paysage intellectuel roumain change très vite. La philosophie des lumières perd ses adhérents, les gens étant plus réceptifs aux nouveaux courants de la philosophie européenne. La conversion des anciennes Académies en Universités (1860 Iași, 1864 Bucarest) et la fondation de la société littéraire Junimea sont des événements qui marquent une nouvelle vague d’occidentalisation de la société roumaine.

Le fondateur de la société Junimea était Titu Maiorescu (1840 – 1917), docteur en philosophie de l’Université de Giessen avec une thèse sur la relation comme fondement de la philosophie (Das Verhaltniss, 1858). Il publie en allemand un livre de philosophie plutôt bien reçu, Einiges Philosophische in gemeinfasslicher Form (1861), influencé par Herbart et Feuerbach. En roumain, il publie une Logique (1870), toujours sous l’influence de Herbart. Il devient ainsi l’autorité numéro 1 dans la philosophie roumaine, et un personnage très influent dans la vie intellectuelle de l’époque. Maiorescu s’est opposé violemment aux théories de Bărnuțiu, dans un article polémique intitulé « A l’encontre de l’école de Bărnuțiu » (1868) et qui a largement discrédité la philosophie de son antécesseur.

A Junimea, la philosophie n’occupait pas le prime-plan, mais elle demeurait une préoccupation constante de quelques sociétaires. Maiorescu fit connaître aux junimistes les philosophies de Kant et Schopenhauer, et surtout la dernière a connu un grand succès. Comme les boyards moldaves étaient plutôt francophones, Maiorescu a demandé à J. A. Cantacuzène (1829 - 1897) de traduire en français quelques ouvrages de Schopenhauer, dont Le monde comme volonté et comme représentation est parue en 1877. Lui-même a traduit en roumain quelques autres ouvrages du philosophe allemand. Maiorescu a envoyé aux études plusieurs jeunes, et a offert son appui aux autres, qui vont devenir ensuite les représentants les plus importants de la philosophie de la première partie du 20e siècle.

Mihai Eminescu (1850 - 1889), le poète national, qui avait des études de philosophie à Vienna et Berlin, appréciait aussi Kant et Schopenhauer, ainsi que les philosophies de l’Inde, notamment le Brahmanisme et le Bouddhisme. Il a réalisé la première traduction en roumain de la Critique de la raison pure (traduction partielle et non publiée). Malgré les insistances de Maiorescu, qui voulait que le poète passe son doctorat pour pouvoir occuper un poste de professeur à l’Université de Jassy, Eminescu préfère une carrière de journaliste. Dans ses articles de journal, il exprime une philosophie politique conservatrice, alignée à celle de Maiorescu.

Les scientistes

Plusieurs membres de Junimea qui se sont illustrés en philosophie à la fin du 19e siècle ne partageaient pas les préférences philosophiques de Maiorescu. Ils n’étaient pas réceptifs à la philosophie classique allemande, mais préféraient plutôt la philosophie positive, le scientisme et le matérialisme. Ces philosophes sont Basile Conta (1846 – 1882), Alexandru Xenopol (1847 – 1920), Constantin Leonardescu (1844 – 1907), Ioan Pop-Florantin (1843 – 1926).

Basile Conta a fait des études commerciales à Anvers, avant d’obtenir le doctorat en droit à l’Université de Bruxelles. Il préparait aussi une thèse en philosophie, mais dû au manque de ressources financières doublé d’une condition physique précaire, il n’a pas réussi à la défendre. Rentré en Roumanie, il fut professeur de droit à l’Université de Jassy. Cependant, il a publié de nombreux ouvrages de philosophie, qui lui ont apporté une notoriété internationale. Aujourd’hui, il est considéré comme un des plus importants représentants du matérialisme évolutionniste, à côté de Büchner, Vogt et Moleschott. Conta n’a pas été influencé seulement par les matérialistes allemands, mais aussi par le positivisme de Compte et par le transformisme (surtout à travers l’œuvre de Herbert Spencer).

La théorie du fatalisme est un ouvrage consacré surtout au problème du rapport corps-esprit. Conta se détache de la vision de Moleschott, selon lequel la pensée était une sécrétion du cerveau, et considère qu’elle est une fonction du cerveau, ainsi non localisable. Il offre une théorie des actes cognitifs, basée sur quelques hypothèses empiriques infirmées depuis. Il considérait que chaque type de sensation est transmis au cerveau par des fibres nerveuses spécifiques. Les sensations résultent de l’impact des stimuli externes sur les organes sensoriels et sont transmises au cerveau par la vibration des fibres nerveuses. Une fois arrivée au cerveau, la sensation le modifie, en lui provoquant une modification matérielle. Ainsi, tous les états mentaux sont les conséquences causales des événements externes, soumis aux mêmes lois « fatales » que ceux-ci.

La théorie de l’ondulation universelle propose une métaphysique matérialiste dans le prolongement des conclusions de la théorie du fatalisme. La loi fondamentale de l’univers est précisément la loi de l’évolution « onduliforme » . Chaque chose a sa propre « ondulation » (i.e. une évolution caractérisée par ascension, apogée et déclin) et l’Univers lui-même a une ondulation qui résulte de l’addition de toutes les ondulations particulières. Conta s’occupe aussi du problème de l’évolution des espèces, contredisant Darwin et adoptant une position transformiste. Selon lui, la sélection naturelle ne peut expliquer que la disparition de certaines espèces biologiques, mais pas l’apparition des nouvelles espèces. Le facteur décisif dans l’évolution est donc l’adaptation à l’environnement.

Conta a écrit plusieurs ouvrages sur la métaphysique, ne se ralliant pas à la position antimétaphysique des positivistes. Il a argumenté en faveur de la présence d’un élément artistique dans la construction des systèmes métaphysiques. Il était aussi un matérialiste atypique, acceptant la possibilité que ce qu’il désignait par le nom « matière » soit la même chose que ce que les spiritualistes appelaient « esprit ».

Alexandru Xenopol a étudié en Allemagne, étant docteur en histoire et en philosophie. Il a été, comme Conta, professeur à l’Université de Jassy. Remarquable et remarqué comme historien, Xenopol fut aussi un philosophe de l’histoire très connu, un des principaux protagonistes dans cette discipline à la fin du 19e siècle. Ses contributions sont exposées principalement dans Principes fondamentaux de l’histoire (1899), réédité en 1908 sous le titre La théorie de l'histoire. Des principes fondamentaux de l'histoire.

Xenopol est préoccupé des fondements de sa discipline, qu’il essaie de justifier en tant que science. Il part d’une distinction entre faits de répétition et faits de succession. Les faits de répétition sont soumis aux lois, tandis que les faits de succession forment des séries. Ainsi, il y a une division correspondante des sciences, selon les catégories des faits qu’elles étudient. Les sciences qui étudient les faits de répétition sont des sciences « théoriques », tandis que les faits de succession sont étudiés par les sciences « historiques ». L’histoire proprement-dite (avec toutes ses branches ) est une science historique de l’esprit, par opposition aux sciences historiques de la matière (e. g. la géologie). Tandis que les faits de répétition sont subsumés aux lois, les faits de succession sont intégrés par des séries, qui représentent ainsi les entités générales dans l’histoire.

Du point de vue de sa philosophie générale, Xenopol est un anti-kantien et un matérialiste (influencé, lui aussi, par le positivisme de Compte). Selon Xenopol, l’apriorisme kantien réduit l’histoire à un simple conte, puisqu’il nie l’existence objective de l’espace et du temps. Pour que l’histoire puisse être possible il faut que l’espace et le temps aient une existence matérielle, indépendante de l’esprit humain. Xenopol adopte aussi une perspective métaphysique évolutionniste; il situe l’évolution historique de l’humanité dans le prolongement de l’évolution de l’univers inanimé, puis animé. C’est un seul et même processus évolutif qui culmine dans l’histoire de l’humanité.

Xenopol a été en dialogue avec des grands philosophes européens, tel Rickert, auquel le philosophe roumain s’est opposé. Néanmoins, l’allemand allait le considérer comme un de ses précurseurs, fait qui a contribué à la solide réputation internationale dont Xenopol jouissait avant la première guerre mondiale.

Leonardescu et Pop-Florantin sont des philosophes d’une moindre importance .

Le premier, après une licence ès lettres à Paris, a été professeur de philosophie à l’Université de Iasi et a publié des nombreuses ouvrages presque manquant d’originalité et d’un scientisme prononcé. Tels sont La philosophie face au progrès des sciences positives (1877), La morale inductive ou la science du comportement humain (1885) ou ses Principes de psychologie: essai de donner une forme systématique aux nouveaux recherches et expériences psychologiques (1892). Leonardescu a écrit aussi un traité d’esthétique, Principes de la philosophie de la littérature et de l’art (1898), où il apporte peut-être ses contributions les plus personnelles. Le philosophe y essaie de fonder l’esthétique sur les donnés positives offerts par la biologie, la psychologie et la sociologie.

Ion Pop-Florantin, docteur à Vienna, a été professeur de lycée à Iasi, donnant aussi occasionnellement des cours à l’université. Il a publié des manuels de philosophie, mai aussi des ouvrages d’un niveau plus élevé, encadrés dans le même courant scientiste d’inspiration positiviste que les ouvrages de Leonardescu. On peut citer La reforme des méthodes en science et la théorie et la pratique du consécutionnisme universel (1895) ou bien L’esthétique: science philosophique du beau et des arts (1887). Le « consécutionnisme » de Pop-Florantin est une philosophie qui veut arriver à l’essence des choses par l’examen direct, positif, de leur consécution dans la série des phénomènes. Au nom de ce culte de la causalité le philosophe allait appeler Einstein « au tribunal de la logique » vers la fin de sa vie.

Autres orientations

Outre ces philosophes plus ou moins réputés et impliques dans l’enseignement philosophique, on peut mentionner un autre moldave, le Prince Grigori Sturdza (1821 - 1901). Il a publié, entre autres choses, Les lois fondamentales de l’univers (1891), ouvrage où l’on propose un matérialisme mécaniste désuet. Le prince y conteste la loi de l'attraction universelle, le parallelogramme des forces et bâtit une cosmologie en utilisant seulement la géométrie éuclidienne et la mécanique élémentaire. Il propose une conception matérialiste de l'âme, qui serait un gas éthérique inèrte. Le livre se fit remarquer à l’époque, générant même des exégèses, mais restant en dehors du circuit académique de la philosophie.

Un spiritualiste qui a écrit en français est N. Constantinesco, auteur de L'apogée des choses (1877). L'auteur y propose un "système trinitaire", dont le principe peut être résumé dans l'équation existence = intelligence + raison, valable pour toute chose. Constantinesco nie l'existence de l'âme, mais soutient l'immortalité personnelle, tout en combattant la métempsychose. Son problème principale est l'explication des "facultés de l'âme" qui sont bien réelles même si l'âme n'existe pas.

En Transylvanie aussi il y a eu d’auteurs de textes philosophiques, dont le plus important est Vasile Lucaciu (1852 - 1922). Docteur en philosophie à Rome, à l‘Institut St. Athanase, de confession gréco-catholique, Lucaciu nous a laissé un système de philosophie thomiste, une exposition standard de la philosophie officielle de l’Eglise Catholique. Le système fut publie sous le titre Institutions de philosophie en trois toms: Logique (1881), Métaphysique (1883) et Philosophie Morale (1884).
(à suivre)

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